Elle a rencontré un couple de parents ados.

Publié le par Harlequin Girl

Je vous fais profiter de mon travail de mémoire de recherche, sur les maternités précoces. Aujourd'hui, je vous offre le (long) témoignage d'un couple de parents ados, tous deux porteurs d'un handicap. Ce témoignage paraît d'ailleurs en décallage par rapport à ce dont je traite dans ce mémoire, mais je trouve justement intéressant de voir que même à l'adolescence, on peut savoir prendre du recul sur sa situation ...

 

Retranscription de la rencontre entre Ingrid et Samuel, parents adolescents d’un enfant de 5 mois

« Ma vie ? Si je commence par le début, ce n’est pas très heureux. J’ai une sœur jumelle, mais elle est morte à la naissance. J’ai été le fantôme toute ma vie. Ma mère, elle a oublié qu’elle avait une deuxième fille, et plus il y a le handicap. C’est mon père qui s’occupait de moi, il me portait, mais jamais ma mère. Elle a des problèmes avec l’alcool. On est copines quand ça va bien. Ce n’est pas une relation normale. Quand ça va pas, y’a des engueulades et on se parle pas. Quand ça va, c’est copine, on fait les magasins. (Silence)

Je ne lui en veux pas, car c’est une maladie et oui je lui en veux car elle ne veut pas se soigner alors qu’elle pourrait. A force de boire, on oublie pourquoi on n’est pas bien. Je me suis habituée. Maintenant que j’ai mon fils et que je suis chez moi, ça va mieux. »

« Oui, on peut dire que ça va mieux maintenant avec ta mère. Ça va aller de mieux en mieux »

(Silence d’Ingrid)

« Il ne faut pas qu’elle prenne ma place. J’ai peur et je vais tout faire pour ne pas faire comme ma mère, ne jamais porter, moi je porte tout le temps Kilian. J’avais envie d’une fille, c’est loupé, mais ça aurait été plus compliqué si ça avait été une fille, à cause de ma jumelle ».

Et cette grossesse, était-ce un désir de couple ou une grossesse imprévue ?

(Ingrid regarde le père de son fils et sourit)

« Pas prévisible. Et on n’a pas eu la même réaction. J’avais déjà eu une IVG avant avec un autre garçon, donc j’avais pas envie de revivre ça et puis on s’y attache. C’est pas une question d’être prête ou pas, ce n’est pas le moment c’est tout. »

« Moi, j’étais super content, super heureux, j’étais prêt et je n’avais pas peur ».

« Ma famille c’est compliqué, ils l’ont mal pris et ont eu beaucoup de mal à l’accepter, mais maintenant le petit a réussi à être intégré. Je ne pouvais pas vivre à la maison et je voulais que Kilian ait sa maison, qu’il fasse la différence avec les grands-parents, c’est pour ça que je suis ici, pour le studio. »

« Mon frère, il montre pas trop ses sentiments, il a 22 ans, il s’en fiche. Mais ma petite sœur, elle a 11 ans et elle est trop contente. »

Et comment s’est passé cette grossesse ?

« Pendant la grossesse, j’étais terrifiée. Je pensais pas qu’il y avait autant de choses. Je savais pour les échographies et tout, mais c’est trop difficile de gérer le temps, on a pas le temps de se reposer avant que bébé arrive. Au début on se dit que ça va être long mais en fait ça va vite. Et puis, Kilian est prématuré, à 6 mois ½. J’étais pas encore au centre, je devais entrer là bas enceinte de 7 mois. Quand le docteur m’a dit que j’allais accoucher, j’ai dis que c’était pas possible. En plus, tu (elle s’adresse au père) n’étais pas là pour l’accouchement. Je savais de toute façon qu’il y aurait un empêchement et que tu viendrais pas. Ma mère était là, mais  c’est parce qu’elle était obligée, il me fallait quelqu’un. Elle a servi à rien.  Moi, je me sentais pas maman pendant la grossesse. Je l’ai accepté le jour de l’accouchement, quand j’ai vu qu’il était pas bien. C’est quand il respirait pas que j’ai vu qu’il fallait faire quelque chose. »

« Moi, j’essayais de pas trop m’imaginer, j’attendais. Quand on est jeune, c’est compliqué d’imaginer. On a peur de la réalité, on a pas envie de voir mais du temps, on en a pas. On a beau regarder la télé, tant que c’est pas là … »

« Quand on est maman, on prend le bon comme le moins bon. C’est plus compliqué car il est resté 2 mois ½ à l’hôpital. Moi, j’ai pu rester 12 jours, mais après je suis allée seule ici, à la maison du centre. C’était juste à côté, alors j’allais le voir tout le temps, même avec le fauteuil roulant. J’y allais tout le temps, même à 4h30 du matin s’il avait faim. Alors on est très fusionnel. La relation aurait été moins fusionnelle s’il était né à terme. Là, j’ai du changer du jour au lendemain. Paf comme ça ! » (Silence)

Comment cela se passe-t-il ici, depuis qu’il est sorti de l’hôpital ?

« J’étais toute seule ici avant, et j’en avais marre d’avoir les éducateurs sur le dos. Je me débrouillais toute seule, même avec le handicap, j’ai l’habitude. Et puis après, avec Kilian, c’est différent, il est là tout le temps. Mais au centre maternel, il y a la crèche et l’école. La crèche, ça permet de passer du temps sans Kilian. Je dois prendre des cours par correspondance pour passer mon bac, c’est pour ça. Ils peuvent le prendre certaines nuits, mais j’aime pas. Ils me disent ‘Tu es fatiguée donc je le prends’. Mais j’ai du mal à demander de l’aide, mais je le fais pour le bien de mon enfant. »

« Moi, j’ai tout de suite fait ma place ici. Ils sont très gentils. Ils m’ont dit que je suis le père et si j’ai besoin d’aide, de conseils ou des questions, ils sont là … »

« Ils m’ont fait répéter 3 fois quand j’ai dis que le papa avait reconnu Kilian. J’ai de la chance »

« J’ai voulu le reconnaître par anticipation, c’est moi qui lui ai proposé. »

« Et moi, j’ai réalisé qu’il était là. Moi, j’lui ai dis ‘Tu fais comme tu veux, t’es là, t’es pas là, tu le reconnais, tu le reconnais pas, je te demande rien, mais tu me dis juste…’ Et quand il m’a dit on va à la mairie, j’ai compris qu’il serait toujours là pour son fils. Moi, j’avais peur quand on a signé le papier et lui, c’est comme s’il signait un chèque et en plus, il rigolait. Je tremblais. »

Et aujourd’hui, on peut dire que vous avez quand même une vie d’adolescent ?

(Silence des deux parents)

« Ben, ça me manque pour certaines choses. Les autres, ils comprennent pas, ils sortent une après-midi, c’est juste une après-midi, ils disent à leurs parents ‘je sors’ et c’est bon. Moi, une après-midi, c’est deux semaines d’organisation ! (Elle rit) J’ai beaucoup d’amis qui viennent ici, mais j’ai coupé les ponts avec certains et avec d’autres, je suis plus proches. Mais je m’en fous du regard des autres et de leurs préjugés, je connais déjà ça avec le handicap, mais tant qu’on a pas vécu ça, qu’on est pas assez mûr on ne peut pas comprendre. Certaines croient que je suis tombée enceinte pour jouer ! Etre maman, ça se fait pas comme ça, c’est plus compliqué pour la maman, on apprend ! »

« Je dis aux autres qu’il faut réfléchir avant de prendre une décision. Faire la part des choses. On croit tout savoir mais on ne sait pas tout. Il faut voir la réalité en face. Je suis papa. Alors comme j’habite à 4heures d’ici, je viens tous les quinze jours, et les copains ils comprennent pas … ils comprennent pas que je vais pas avec eux faire du camping pour passer deux jours avec Kilian. Tant pis. On est plus proche avec sa marraine, c’est bien comme ça. »

« Oui, je suis proche d’elle, mais je la vois moins et ça me manque quand même, c’est ma meilleure amie. (Elle marque une pause et se reprend aussitôt). Mais je regrette pas mon fils. Il m’a aidé à grandir, à me poser, je vais mieux, je suis plus posée et je suis une maman comme les autres avec des difficultés en plus. »

Et les ‘autres’, ils vous considèrent comme une maman comme les autres ?

« Ici, oui. Mais j’ai une petite anecdote du pédiatre de la néo-nat. Il me connaissait pas encore et moi je prends l’ascenseur, avec le fauteuil roulant, avec lui. On s’arrête au même étage et il me voit entrer dans la partie réservée aux parents. Et il m’a demandé qui j’étais. J’ai dis que je suis la maman de Kilian, il m’a pas cru ! Il a même demandé ma carte d’identité ! C’est un médecin. (elle s’arrête quelques instants) De toute façon, il y a une gène, ils disent les choses avec hésitation et parfois nous parlent comme à des débiles pour être sûrs qu’on comprend. Et quand le centre maternel m’accompagne, ils parlent au centre maternel. Alors l’éducateur, il dit ‘vous savez, elle comprend, elle parle notre langue !’ Maintenant ça me fait rire. Et puis, les autres mamans, elles me jugent pas, elles sont très gentilles. Au contraire, elles posent des questions mais parce que je suis handicapée, pas parce que je suis jeune. »

Si on parle avenir, comment le voyez-vous ?

(Silence, puis éclats de rire après un regard l’un envers l’autre)

« C’est compliqué. J’arrive pas à voir. »

« Moi je veux trouver un appart pour que Kilian vienne le week end. »

« Quitter le centre maternel et on verra. Ça va pas être facile surtout à cause du handicap. Il est plus patient avec moi, il doit déjà comprendre. Mais il ne va pas comprendre pourquoi aujourd’hui son papa il marche et demain il va être en fauteuil. On va devoir lui en parler beaucoup, lui expliquer. Je vais passer mon bac et après stop. Pour le moment, c’est mon fils ma priorité. »

« Et moi, j’ai arrêté en 1ère mais je cherche à passer un bac pro secrétariat. »

« De toute façon, l’avenir c’est Kilian qui va le décider, quand on partira d’ici »

 

 

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chloe de chez abris de piscine 09/04/2013 15:23


c'est vraiment touchant en effet, etant une jeune maman moi-même, je me lis un peu dans ce témoignage. Je me rends compte que j'ai quand même eu beaucoup de chance par rapport à eux…

Aline 16/03/2013 10:04


Merci Marine =)


Moi j'ai envie de me dire : au boulot !! ;)

soda81 17/02/2013 18:28


Ce témoignage est poignant, vraiment ! Beaucoup de maturité chez ses jeunes adolescents. c'est beau...

Ljubi 15/02/2013 22:40


Et c'est là qu'on se dit que même si parfois notre vie est pourrie, on a quand-même du bol. Merci pour le rappel à l'ordre! C'est nécessaire, de temps en temps, même si pas forcément agréable.

Val1603 15/02/2013 13:20


C'est une histoire touchante... mais au fond ça me fait quand même un peu peur...


Tu n'as pas dit quel âge ils ont tous les deux.